QUI A FAIT TUER SANKARA ?

Mardi 17.10.2017 : 10H28

QUI A FAIT TUER SANKARA ? LE ROLE DE LA FRANCE : SOUPÇONS ET DEMENTIS

C’est une question qui, trente ans après, hante encore les esprits : la France a-t-elle joué un rôle dans l'assassinat de Thomas Sankara ? A cette question, impossible aujourd'hui encore d'apporter une réponse définitive. Car il n’existe pas, à ce jour, de preuve d'une implication française. Mais le doute persiste. Il est renforcé, trois décennies plus tard, par de nouveaux témoignages. Des confidences d’acteurs de l’époque qui éclairent cette période d’un jour nouveau.

C’est le genre de réponse qui nourrit le soupçon. Et qui témoigne d’un sentiment de malaise. A la question, « la France a-t-elle joué un rôle dans l’assassinat de Thomas Sankara  ? », un diplomate français fin connaisseur du dossier - et qui a souhaité conservé l’anonymat - lâche, après un long silence gêné  : « Vous me permettez de ne pas répondre ? » Et notre interlocuteur de nous mettre en garde  : « personne n’osera vous parler, c’est encore trop bouillant ». Si le temps a passé, le sujet est toujours aussi sensible. La preuve  ? Certains acteurs de l’époque continuent de se murer dans le silence. Et les rares personnes qui acceptent de témoigner ne le font bien souvent que sous couvert d’anonymat... Signe que trente ans après les faits, les doutes sur une implication française n’ont pas été dissipés, loin de là.

Des soupçons pourtant balayés d’un revers de main par les proches de Jacques Foccart. « Farfelue… invraisemblable… folklorique… » Installé à la table d’un café parisien, l’ancien adjoint du « Monsieur Afrique » de Matignon, de 1986 à 1988, ne manque pas d’adjectifs pour qualifier l’hypothèse d’une implication de la France dans l’assassinat de Thomas Sankara. « Cette question me paraît farfelue », insiste Michel Lunven.

« La politique de la France à l’époque, ce n’était pas du tout des intrigues pour remplacer un tel ou un tel. » Michel Lunven, adjoint de Jacques Foccart à Matignon

En 1986, après avoir été chef de mission de coopération en Afrique, Michel Lunven devient l’adjoint de Jacques Foccart à Matignon. L’architecte de la « Françafrique » - la tutelle postcoloniale de la France sur une quinzaine de pays africains - vient alors d’être appelé à Matignon par Jacques Chirac pour y reconstituer une cellule Afrique. Michel Lunven passera deux ans à ses côtés. Deux ans durant lesquels il assistera à toutes les rencontres de Jacques Foccart avec des chefs d’Etat africains, comme il le raconte dans Ambassadeur en Françafrique, paru chez Guéna, un livre qui se veut à rebours des critiques dénonçant les crimes incestueux dont la Françafrique se serait rendue coupable.

Même posture avec Thomas Sankara. A la question « Qui aurait pu assassiner Thomas Sankara  ? », Michel Lunven répond du tac au tac  : « En tout cas sûrement pas la France. D’abord on n’assassine pas, je ne connais pas d’exemple où la France a organisé un assassinat de chef d’Etat africain », s’insurge immédiatement l’homme à la retraite depuis 1998. « Peut-être que les chefs d’Etat africains comme Houphouët n’aimaient pas Sankara, peut-être… Mais non. Même si le président Houphouët aurait préféré avoir un autre chef d’Etat au Burkina, ce n’était pas le genre du président Houphouët d’envisager une suppression ou un assassinat. »

Jacques Foccart et le président ivoirien, Félix Houphouët-Boigny, s’entretenaient tous les mercredis par téléphone, mais Michel Lunven dit ne jamais avoir assisté à ces conversations ni avoir discuté de leur contenu avec Jacques Foccart.

L’ancien ambassadeur confirme que la France suivait de près ce qui se passait au Burkina Faso, mais à aucun moment avec « animosité ». « La France observait et regardait, les relations existaient toujours », raconte-t-il. Pour preuve la visite de François Mitterrand à Ouagadougou en novembre 1986, « signe que les relations étaient bonnes ». Pour preuve aussi, selon lui, la rencontre entre Jacques Foccart et Thomas Sankara en décembre 1986, une rencontre qui « s’est très bien passée » et dont Michel Lunven retient essentiellement les anecdotes sur le passé commun de parachutiste des deux hommes.

La question du vote de Thomas Sankara en faveur de l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie à l’ONU, survenu quelques jours avant et qui a fortement déplu à la France, n’a-t-elle pas été évoquée au cours de cet entretien  ? Michel Lunven se souvient moins bien. « Chacun a donné son point de vue, raconte-t-il. Foccart a sûrement tenté de le faire changer d’avis. C’était son style. Il essayait de convaincre Sankara que ses choix politiques n’étaient pas toujours les bons. […] Bien sûr qu’il l’a sermonné [sur son vote], mais il n’y avait pas d’animosité. Jacques Foccart pensait qu’il [Thomas Sankara] allait évoluer. Il n’y avait pas d’a priori de jugement. » Pas de tensions particulières donc à en croire l’ancien membre de la cellule Afrique de Matignon.

Conclusion  : « l’hypothèse de l’assassinat avec l’aide de la France, ça me paraît très folklorique », poursuit Michel Lunven. « Ils étaient visiblement amis et ennemis à la fois les deux, Sankara et Blaise, et donc il fallait s’attendre à ce qu’il y en ait un des deux qui disparaisse et malheureusement c’est ce qu’il s’est passé. »

Circulez, il n’y a rien à voir ? L’hypothèse que la main de la France, puissante dans cet ensemble franco-africain, ait pu planer sur l’assassinat du révolutionnaire burkinabè, est également rejetée par Jean-Marc Simon, ex-ambassadeur et autre proche de Jacques Foccart  : « La France n’a joué aucun rôle. Je ne vois pas quel était l’intérêt des Français ».

Comme Michel Lunven, celui qui était conseiller pour les affaires africaines au cabinet du ministre des Affaires étrangères Jean-Bernard Raimond, de 1986 à 1988, pense que l’assassinat est une affaire purement burkinabè dans laquelle la France n’a rien à voir. « Je pense que les Burkinabè ont fait ce qu’ils ont voulu faire. Je n’ai jamais entendu parler de la nécessité de se débarrasser politiquement de Sankara, raconte l’ancien ambassadeur. Dans les rapports que j’avais avec notre directeur Afrique [du Quai d’Orsay], le Burkina Faso n’était pas notre sujet de préoccupation. Je n’ai jamais entendu grincer des dents [au sujet des positions de Thomas Sankara], c’est la légende qu’on véhicule. » Même lors du rapprochement entre Thomas Sankara et le guide libyen Mouammar Kadhafi, alors que la France est opposée à Tripoli dans la gestion du conflit tchadien ? « Peut-être », lâche alors Jean-Marc Simon. Mais « la stratégie, c’était de parler avec lui, de dialoguer avec lui », insiste-t-il, citant en exemple, comme Michel Lunven, la visite d’Etat de François Mitterrand.

Jacques Le Blanc, ambassadeur au Burkina Faso de novembre 1983 à juin 1987, confirme cette volonté de ne pas rompre le dialogue. « Les relations, même si elles n’étaient officiellement pas au beau fixe, c’était comme dans une famille », affirme-t-il. Et de rappeler l’étroitesse des relations que la France entretenait avec son pré carré et l’omniprésence de la France au Burkina Faso à l’époque. « Tout l'environnement géographique [de Thomas Sankara], tous les pays de la zone étaient plus ou moins sous influence française », se souvient Jacques Le Blanc. « On avait encore une aide militaire à l’époque, il y avait des militaires français qui conseillaient l’armée burkinabè et ça n’a pas été supprimé par lui », poursuit l’ancien diplomate.

Ainsi, malgré les positions anti-impérialistes de Thomas Sankara qui étaient de plus en plus agressives vis-à-vis de la toute puissance française dans la zone, Jacques Le Blanc reste convaincu que la France n’a jamais eu pour projet de se débarrasser du président du Conseil national de la Révolution (CNR). Il affirme ne jamais avoir reçu d’informations allant dans ce sens  : « On a toujours cherché à composer avec lui et à le convaincre que son intérêt, c’était de ne pas exagérer. » Mais Jacques Le Blanc a quitté Ouagadougou quatre mois avant son assassinat.

« On a toujours cherché à composer avec Thomas Sankara. » Jacques Leblanc, ancien ambassadeur de France au Burkina Faso

Pourtant, à partir de l’arrivée au pouvoir de Thomas Sankara, le 4 août 1983, les sujets de tension entre Paris et Ouagadougou vont se multiplier, comme en attestent les télégrammes de l’ambassade de France au Burkina Faso aujourd’hui accessibles aux archives du ministère des Affaires étrangères.

A partir de cette date, la France est régulièrement la cible de la rhétorique révolutionnaire de Thomas Sankara. Dans son discours d’orientation politique du 02 octobre 1983, Paris est même accusée de s’être rendue coupable, vingt-trois années durant, « d’exploitation et de domination impérialistes ». Le 17 novembre 1986, Thomas Sankara tient un discours très offensif lors de la visite d’Etat de François Mitterrand.

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