TERRORISME : UN JEUNE HOMME DE 18 ANS EN CONTACT AVEC UN ...

Jeudi 13 Octobre 2016 : 08 h 49

TERRORISME : UN JEUNE HOMME DE 18 ANS EN CONTACT AVEC RACHID KASSIM MIS EN EXAMEN (suite)

Terroriste 1La féminisation du djihad islamique reste aujourd’hui le phénomène le plus difficile à appréhender. Selon les chiffres récents du ministère de l’Intérieur français, les femmes représenteraient 46 % de l’effectif des djihadistes en Syrie et en Irak. Les femmes sont de plus en plus présentes dans le djihad, notamment chez les plus jeunes. Elles étaient cependant déjà présentes auparavant, même si leurs noms sont peu connus de nouvelle génération.

Si elles ne peuvent combattre au même titre que les hommes, puisque l’accès à la violence directe leur est refusé, quel est leur intérêt à rejoindre Daech ? Comment justifier qu’une femme socialisée en Occident puisse souhaiter, en toute connaissance de cause, une vie de soumission et de contraintes ? Face à cette forme d’engagement féminin à priori contre-intuitive, les analyses générées qui cherchent à expliquer le djihad féminin à travers le prisme de l’infantilisation, de la manipulation et de l’aspect émotionnel, empêchent encore d’en saisir toute la complexité : il faut se demander au contraire pourquoi l’engagement djihadiste s’impose aux femmes comme un choix rationnel. Elles partagent en fait le même registre de convictions que les hommes, même si le rôle qui leur est assigné est différent de celui des hommes (à ceux-ci, revient le combat, à celles-là, la conception).

Outre le fait que les femmes participent de plus en plus activement à la diffusion de la propagande de Daech, il apparaît qu’elles cherchent à jouer des rôles moteurs et de premier plan au sein des djihadistes et de remplir ce qu’elles considèrent être "leur part du djihad", aussi bien en occident qu’en Syrie et en Irak.

La radicalisation et les logiques sous-jacentes au phénomène djihadiste font l’objet de nombreuses controverses, jusqu’alors contenues au sein de la communauté scientifique, largement relayées par l’opinion publique, au risque de complexifier la lisibilité du phénomène. À rebours de telles dissonances, constitutives d’une "théologie de la radicalisation" préjudiciable à sa compréhension, la lutte contre le terrorisme exige un travail commun à l’ensemble de la communauté scientifique afin d’appréhender tous les aspects d’un phénomène en constante métamorphose.

En effet, la mutation d’un terrorisme singulier, de nature étatique et principalement contrôlé par deux superpuissances jusqu’en 1989, à des terrorismes pluriels mobilisant des acteurs aux motivations multiples, a contribué à l’anémie actuelle nuisible, à l’acceptation du réel et à la prévention de ses conséquences. En l’absence d’ennemi commun désigné après le démantèlement de l’Union Soviétique, l’Occident n’a pas su anticiper l’évolution d’une menace qu’avaient laissé présager certains événements historiques, tels que la prise de la Grande Mosquée de la Mecque – expression d’un djihad interne contre la dynastie Al Saoud –, l’invasion de l’Afghanistan et la chute du Shah d’Iran, autant de signes avant-coureurs intervenus une décennie plus tôt, en 1979.

Un précurseur de ce nouveau type de terrorisme a été Khaled Kelkal, passé du crime au terrorisme dans une sorte de logique de réhabilitation. Mais on a attendu dix-sept ans après le suivant de la série, Mohamed Merah. On peut noter que la tranche d’âge des terroristes correspond à la courbe de Gauss de la criminalité (15-35 ans). À ce titre, les services de renseignement français, formés à la culture du contre-espionnage, gagneraient à initier une révolution culturelle pour s’adapter à un ennemi que nous ne parvenons pas à identifier clairement. À la primauté du secret et du temps long devra progressivement se substituer une culture du partage d’informations, dans un cadre temporel réduit.

Le phénomène de radicalisation comporte également un aspect pathologique, souvent occulté, que les données issues de recherches empiriques mettent en lumière : on estime que plus de 30 % des individus radicalisés seraient sujets à des troubles psychopathologiques (ces troubles n’étant en rien synonymes d’irresponsabilité). Compte tenu de l’âge de ces individus, deux tiers d’entre eux ont entre 15 et 25 ans,  l’approche clinique de la radicalisation s’intéresse à la problématique de l’adolescence, que la modernité a par ailleurs considérablement prolongée ; une période propice à un abandon des idéaux de l’enfance et durant laquelle l’individu est donc particulièrement vulnérable à "l’offre" de radicalisation.

Combinées à leur inscription dans un contexte social et politique particulier, qui favorise l’appropriation d’un traumatisme collectif chez les individus sensibilisés (certains individus semblent en effet plus enclins que d’autres à porter les traumatismes collectifs), ces trajectoires psychiques donnent lieu à une surenchère religieuse incarnée par la figure du "sur-musulman", mû par un funeste désir sacrificiel.

A l’individu radicalisé pour des motifs subjectifs, dépourvu de toute formation politique ou de toute culture religieuse, et qui cherche des boucs-émissaires (par exemple en la personne des juifs) à ses échecs personnels, s’oppose un acteur politique au raisonnement rationnel (celui-ci distinguera par exemple les juifs de l’État d’Israël), enraciné dans un parcours plus long, auquel manquait un espace de légitimité et d’adhésion à sa parole. Il va de soi que ces différents cas de figures ne sont pas nettement délimités et peuvent se superposer. L’adoption d’une posture victimaire permanente ou d’une rhétorique manichéenne traduisent un sentiment de stigmatisation, d’identification de soi à une communauté supposément réprouvée par les autres que la relégation dans les quartiers populaires a souvent précipitée.

La participation à un programme autour des valeurs de la citoyenneté de détenus impliqués dans un processus de radicalisation figure au nombre des expérimentations permettant d’en saisir les ressorts subjectifs, politiques ou religieux. Cette démarche concourt à l’élaboration de dispositifs performants de dé-radicalisation, c’est-à-dire de ré-subjectivation et de reconstruction du lien unissant l’individu et la société. Les ressources institutionnelles mobilisables à cette fin, en particulier dans l’administration pénitentiaire, ne manquent pas, à condition de considérer la radicalisation comme un processus "classique" plutôt qu’un fait exceptionnel survenu ex nihilo.

Si l’attention médiatique se concentre aujourd’hui sur l’évolution de l’État islamique en Irak, en Syrie, au Sinaï et en Libye, l’influence de Daech s’exerce également, à des degrés divers, dans des zones déjà contaminées par l’idéologie djihadiste, à l’instar du Nord Caucase ou des zones tribales situées à la frontière entre l’Afghanistan et le Pakistan.

En effet, l’attentat perpétré par le mouvement des talibans pakistanais (Tehreek-e-Taliban Pakistan, TTP) dans une école de Peshawar, le 16 décembre 2015, a rappelé la centralité de la région Afghanistan-Pakistan au sein de la sphère djihadiste internationale. C’est pourquoi, il est important d’analyser les dynamiques radicales pakistanaises et leur logique de réseau, en particulier dans les zones tribales, pour tenter de comprendre la multiplication d’organisations djihadistes internationales ou pakistanaises et le rôle qu’elles jouent dans le parcours de terroristes occidentaux tels que Mohamed Merah ou David Headley. Ces groupes sont de plus en plus nombreux à se soustraire à la tutelle des organisations existantes et à prêter allégeance à Daech, soit par conviction idéologique, soit par volonté d’affirmer leur autorité face aux autres organisations djihadistes. L’approche des États de la région face à Daech est variable : si le Pakistan nie son existence sur le territoire national, l’État afghan la reconnaît mais cherche à le faire passer pour un projet étranger ; quant au Tadjikistan, vers lequel l’organisation pourrait se diffuser, il la présente comme une menace existentielle.

( suite au prochain numéro)

 Jonas DEMBA

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