QUI A FAIT TUER SANKARA (suite) ?

Jeudi 19.10.2017 : 11H57

         QUI A FAIT TUER SANKARA ?

LE ROLE DE LA FRANCE : SOUPÇONS ET DEMENTIS (suite)

 

Il y dénonce l’accueil que la France a réservé aux représentants du régime de l’apartheid  : le président sud-africain Pieter Botha et le ministre des Affaires étrangères, Pik Botha. Les relations entre la France et le Burkina se compliquent à partir de 1986. Il y a d’abord ce vote aux Nations unies en faveur de l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie, le 02 décembre 1986. Le 16 décembre, à l’Assemblée nationale, les députés de droite demandent que cesse l’aide française au Burkina Faso en guise de représailles à son vote à l’ONU. Fin juillet 1987, Thomas Sankara récidive. Au sommet de l’OUA, il plaide pour l’annulation de la dette de l’ensemble des pays africains. Le discours fait mouche.

« La Françafrique à l’époque, c’était vraiment un système intégré d’un point de vue politique, militaire et financier, les salaires des fonctionnaires étaient payés par la France », rappelle Antoine Glaser, journaliste, ancien rédacteur en chef de La Lettre du Continent. « Or, ce système intégré ne permettait pas qu’un chef d’Etat soit indépendant et développe sa propre politique étrangère. Ce système ne supportait pas la dissidence panafricaine que représentait Thomas Sankara, qui risquait de faire des émules auprès d’autres chefs d’Etat », analyse le journaliste. Enfin, il y a le rapprochement avec la Libye. Dès 1983, la Libye a fourni des armes pour appuyer le coup d’Etat de Thomas Sankara.

« Kadhafi a permis à Blaise de s’équiper. » Mousbila Sankara, ambassadeur à Tripoli

de 1983 à 1987

 

En décembre 1985, Mouammar Kadhafi effectue une visite officielle à Ouagadougou, qui n’est pas du tout du goût des chancelleries occidentales. Thomas Sankara se rendra à plusieurs reprises en Libye, pays qu’il défendra régulièrement dans les forums internationaux. Au fil des années, le jeu libyen vis-à-vis de Sankara devient en plus en plus ambigu. Certaines sources parlent même d’une alliance entre Mouammar Kadhafi et Blaise Compaoré qui se serait nouée en 1987 lors des cérémonies du 18e anniversaire de la révolution libyenne. Quelle que soit la réalité de ces relations et leur transformation, la perception qu’en ont certains responsables français, notamment à l’Elysée, reste figée et particulièrement négative. Les liens entre Sankara et la Libye «  ne plaisaient pas du tout à la France, alors qu’elle était en pleine crise tchadienne », rappelle Antoine Glaser, en référence à l’intervention française au Tchad, à partir de 1983, pour soutenir Hissène Habré dans le conflit qui l’opposait à l’époque à la Libye. « Pour la France, la Libye représentait une menace pour la stabilité de l’Afrique de l’Ouest, la crainte qu’elle fasse circuler des armes et déstabilise la zone sur laquelle la France avait un certain contrôle ».

Ses positions anti-impérialistes tranchées, sa proximité réelle ou supposée avec Kadhafi, ont-elles -au final- provoqué la chute de Thomas Sankara ? Autrement dit, la France aurait-elle pu jouer un rôle de premier plan dans cette disparition ou a-t-elle seulement donné son aval ? A l’inverse, pouvait-elle ignorer ce qui se tramait ?

La Côte d’Ivoire est le pays pivot de la Françafrique à l’époque et beaucoup soupçonnent Abidjan d’être impliqué dans le putsch sanglant du 15 octobre 1987. Nombre d’acteurs de l’époque se disent convaincus du rôle central joué par le président Félix Houphouët-Boigny, conséquence des relations orageuses qu’il entretenait avec le leader burkinabè. « Sankara avait amorcé un rapprochement très fort avec Kadhafi, qui lui fournissait de l’argent et des hommes pour encadrer les CDR [Comité de défense de la révolution] », avance une source proche de l’Elysée à l’époque des faits. Je pense que ce rapprochement avec la Libye, ça a été le point de rupture avec Houphouët. Motif  ? « C’était un vrai problème pour la Côte d’Ivoire, car les chefs d’Etat africains étaient obsédés par les relations libyennes en Afrique, explique notre interlocuteur. Pour eux c’était la crainte que les Libyens débarquent, renversent les régimes, excitent les jeunes… »

« Tout ce qui se faisait dans cette région était totalement sous contrôle d’une gestion franco-ivoirienne. » Antoine Glaser, journaliste à La Lettre du Continent

De là à fomenter un assassinat ? Oui, aux yeux d’un ancien membre des services de renseignement français, qui se dit « convaincu » de l’implication du président ivoirien. « Sans doute Houphouët a-t-il joué un rôle, abonde un ancien diplomate, bon connaisseur de la région, car Houphouët a longtemps eu une main protectrice sur Sankara. A un moment, il en a eu assez  ! ». Des accusations qui n’étonnent guère le journaliste Antoine Glaser  : « Tout ce qui se décidait dans la région se décidait avec Houphouët. Tout ce qui se faisait dans cette région était totalement sous contrôle d’une gestion franco-ivoirienne ». La France pouvait-elle alors ignorer ce qui se tramait  ? « Vu à quel point Blaise [Compaoré] a été le relais de la France dans la région, impossible d’imaginer que la France n’ait pas été informée, tranche le journaliste, les forces spéciales françaises qui l’ont exfiltré [Blaise Compaoré], c’est aussi pour services rendus », ajoute l’ancien rédacteur en chef de La Lettre du Continent, en référence à l’évacuation de Blaise Compaoré par les soldats français, lors de la révolution burkinabè d’octobre 2014. Pour le journaliste, au vu du poids de Paris dans la région, « la France était informée et a laissé faire ».

La France était-elle donc au courant  ? Un témoignage inédit vient renforcer ce soupçon. Il émane d’un ancien journaliste. François Hauter était à l’époque grand reporter au quotidien Le Figaro, en charge de l’Afrique. En septembre 1987, il informe Guy Penne, ancien responsable de la cellule africaine de l’Elysée, de son déplacement au Burkina Faso pour interviewer Thomas Sankara. Guy Penne lui propose alors de rencontrer le patron de la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure). « Dans l’après-midi, j’ai eu un coup de fil d’un officier français, raconte le journaliste, qui en l’occurrence m’a dit que l’amiral Lacoste ne pouvait pas me recevoir. Mais il m’a fixé un rendez-vous. Là, j’ai eu un homme assez jeune qui m’a mis sur la table un dossier, en me disant qu’il était totalement écœuré par ce qu’on lui demandait. Et qu’on lui avait ordonné de me faire savoir ce qu’il y avait dans ce dossier. Tout ça est très inhabituel, vous vous en doutez bien ».

Dans ce dossier sont décrites les tortures censées avoir été pratiquées par un très proche de

 « Il y avait dans ce dossier

les exactions d’un proche de Thomas Sankara. »

François Hauter, ancien journaliste au Figaro

 

Sankara, Vincent Sigué. « C’était tout à fait effarant, poursuit François Hauter, il n’y allait pas avec le dos de la cuillère, puisqu’il avait passé des gens au chalumeau, il en avait écartelé certains… enfin, c’était juste horrible  ! Certains avaient survécu. Ils étaient soignés à l’hôpital de Ouagadougou. Le dossier indiquait exactement les chambres, enfin exactement tout ce qu’il fallait savoir. » Le journaliste se rend alors sur place pour enquêter. « Tout était juste  ! Les médecins français qui ont su que j’étais rentré dans l’hôpital m’ont chassé. Ensuite, j’ai vu les gens des organisations internationales. Enfin, tout le monde m’a confirmé ». François Hauter décrit ces exactions dans une série d’articles à charge contre le régime. Ces atrocités sont ensuite confirmées par Amnesty International. Quelques jours plus tard, Thomas Sankara est assassiné.

« J’ai eu le sentiment affreux d’avoir été manipulé, confie aujourd’hui le journaliste, d’avoir été au fond instrumentalisé pour préparer l’opinion à la disparition de cet homme, à travers les dérives entre guillemets de son régime, parce que ce n’était pas non plus la Corée du Nord ou la Chine sous les gardes rouges. Cet homme [Vincent Sigué] faisait des dégâts atroces, mais Thomas Sankara avait encore une partie de la population derrière lui ».

 

(Suite au prochain n°)

 

Jeune Afrique

 

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