ERRORISME : UN JEUNE HOMME DE 18 ANS EN CONTACT....

Vendredi 14 Oct. 2016 : 09h49

 TERRORISME : UN JEUNE HOMME DE 18 ANS EN CONTACT AVEC RACHID KASSIM MIS EN EXAMEN (suite et fin)

Terroriste 2Dans le Nord Caucase, le facteur religieux et le nationalisme ont également donné lieu à une spectaculaire poussée d’islamisme radical à partir de 2007, année pendant laquelle Ramzan Kadyrov a été mis à la tête de l’État tchétchène par le Kremlin. Les années 2014 et 2015 ont pourtant été marquées par une baisse notable du niveau de violence : pendant deux années consécutives, le nombre de décès a été divisé par deux par rapport à l’année précédente. Cela peut s’expliquer en partie par les succès des services de sécurité, mais aussi et surtout par un exode de masse des éléments les plus radicaux vers la Syrie et l’Irak (près de 5 000 citoyens russes auraient à ce jour rejoint l’État islamique). La propagande déployée par Daech est ainsi parvenue à convaincre les djihadistes du Caucase de l’obligation qui était la leur, en tant que musulman, de partir combattre en Syrie. Daech fait également office d’utopie pour de nombreux djihadistes caucasiens : il représente la possibilité d’échapper au carcan autoritaire imposé par la Russie et valorise une certaine forme d’équité sociale qui séduit la plupart des combattants. Souvent, c’est également un désir immense de vengeance contre l’impérialisme russe que l’État islamique promet aux djihadistes d’assouvir.

En amont des Jeux Olympiques de Sotchi, les services russes ont volontairement ouvert leur frontière aux plus radicaux souhaitant quitter la région, bien que, dans le même temps, la Russie faisant de la participation à des groupes armés étrangers un crime. Après les Jeux, les services de sécurité ont essayé de mettre fin à cet exode, mais les citoyens russes ont continué à s’engager aux côtés de groupes djihadistes. C’est pourquoi les services secrets russes mènent aujourd’hui une politique d’éradication autoritaire des niches salafistes encore présentes dans le Nord Caucase (au Daghestan sept mosquées salafistes ont récemment été fermées et leurs prêcheurs torturés).

Les ressources idéologiques et intellectuelles du djihadisme sont nombreuses et diverses. Si Al Qaida et Daech partagent un certain nombre de références communes, l’idéologie de Daech ne peut être envisagée comme la stricte continuité de celle d’Al Qaida, tout comme l’action de l’EI ne peut s’envisager comme la simple poursuite de celle d’Al Qaida. La distinction entre ces idéologies doit s’opérer depuis son origine jusqu’à son interprétation et son assimilation par les djihadistes. La propagation même de ces idéologies diffère : si elles atteignent aujourd’hui une dimension transnationale, accélérée par l’émergence d’internet et des nouvelles technologies, on ne saurait les assimiler pour autant.

On constate ainsi une certaine autonomisation du djihadisme par rapport au salafisme. Du point de vue de l’idéologie, même si un certain nombre d’auteurs, comme Ibn Taymiyya ou Abd al-Wahhab, sont revendiqués par les uns et les autres, il existe des divergences, par exemple sur les questions de l’orthopraxie ou de l’ordre politique. D’un point de vue socio-politique, on constate selon les sociétés une divergence entre la diffusion du salafisme et la production du djihadisme : dans le Golfe et en Egypte, le salafisme est bien implanté et le djihadisme florissant ; en revanche en Algérie, aussi touchée par le salafisme, le djihadisme est beaucoup moins présent ; la Tunisie est l’un des principaux contributeurs au djihad mais possède un maillage salafiste plutôt faible, etc. Il y a donc continuité dans certains pays, rupture dans d’autres. Malgré des exceptions, il y a plutôt une dissociation entre salafisme quiétiste et djihadisme.

S’agissant de l’origine de ses fondements tout d’abord. Daech puise dans trois types de littérature : des écrits et des traditions historiques, repris par les salafistes (versets du Coran et hadiths, grands théologiens sunnites, wahhabisme, etc.) ; une importante littérature djihadiste rédigée au cours du XXème siècle et, enfin, une littérature djihadiste élaborée durant la période post-Afghanistan. L’importance de Ben Laden y est minoritaire, ce qui marque une première discontinuité entre les deux mouvements.

S’agissant de leur interprétation et de leur assimilation ensuite. Le management de la sauvagerie, attribuée à Abu Bakr Naji, est l’un des principaux textes constitutif de l’idéologie de Daech. Il traite d’un sujet précis : la constitution du califat, sans pour autant donner de détails quant à son administration et sa mise en œuvre. Il laisse donc une marge d’interprétation et d’assimilation aux djihadistes, ce qui explique la diversité des lectures et des applications. Il existe un corpus théorique de Daech. Le management de la sauvagerie parle d’Al-Qaida comme d’un corps extérieur, surplombant le chaos, alors que l’EI est né du chaos : c’est un produit généré par un État failli, non pas un corps étranger qui s’y serait incrusté. L’EI n’est pas un phénomène post-national, il demeure étroitement lié à des dynamiques nationales, alors qu’Al-Qaida est né en contexte transnational. La dichotomie originelle qu’établit ce livre permet de mieux appréhender la distinction idéologique qui sépare les deux mouvements.

S’agissant de leur propagation et de leur dimension transnationale, enfin. Le djihadisme comporte dès l’origine une dimension transnationale, idéologique mais aussi stratégique. Avant même la propagation de l’idéologie, la lutte militaire prime. Les actions militaires, comme les idées qui les sous-tendent, se sont rapidement propagées à travers le monde, sans que ces deux phénomènes ne soient nécessairement corrélés. Al Qaida incarne cette dimension transnationale « stratégique ». Organisation nomade, au pouvoir de décision ultra centralisé, Al Qaida frappe l’ennemi lointain d’Occident, tout en gardant une base idéologique très concentrée, au Soudan et en Afghanistan. À cet aspect stratégique, s’ajoute un aspect idéologique transnational. Très rapidement en effet, dès la fin des années 1990, les idées se déterritorialisent et commencent à émerger dans le "Londonistan" : des djihadistes exilés y deviennent les producteurs d’une idéologie djihadiste qui se développera aussi bien en Algérie que dans les camps palestiniens du Liban. Du djihad militaire, on passe alors au djihad intellectuel transnational. L’assassinat de Théo Van Gogh en 2004, l’affaire des caricatures du prophète en 2005, créent un contexte de djihad sociologique et culturel que l’émergence des nouvelles technologies ne fera que renforcer, en accentuant la différence entre générations djihadistes. C’est une nouvelle dimension transnationale sociologique et culturelle qui apparaît avec la dissociation entre les salafistes européens et leurs pays d’accueil. L’idée se développe qu’il faut faire sa hijra pour quitter des terres de mécréance et rejoindre des zones contrôlées par les djihadistes qui saisissent toute occasion de territorialisation. Internet permet à Daech de franchir un pas supplémentaire dans la dimension transnationale. Les liens organiques entre espaces militants au nord et au sud de la Méditerranée se voient renforcés et permettent à Daech de déployer son influence au cœur même de l’Europe.                        

  Jonas DEMBA

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